De L’Architecture Navale au Developpement Durable

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Images: Watever

En 1983, Vincent Lauriot-Prévost et Marc Van Peteghem s’associent pour créer l’agence d’architecture navale VPLP (l’acronyme des initiales de leurs noms : Van Peteghem et Lauriot-Prévost). Ensemble, ils se spécialisent dans le design de multicoques. Leur premier bateau,”Gérard Lambert”, est un foiler de 50 pieds, skippé par Vincent Levy, dont le parrain est le chanteur Renaud. Leurs bateaux remporteront tout de suite un franc succès, de nombreuses victoires en courses dont la Coupe de l’America en 2010 et des records autour du monde en multicoque, mais aussi en monocoque en association avec Guillaume Verdier. Cette réussite fera de Van Peteghem Lauriot - Prévost (VPLP) une des références internationales dans l’architecture navale.

En 2005 cela faisait 22 ans que l’agence d’architecture navale VPLP que je codirige dessinait les vainqueurs des courses océaniques en multicoques, sommet de technologies, et des supers yachts à voile que leurs propriétaires emmenaient autour du monde en croisière. Tous ces développements, ces connaissances acquises, cette chance d’avoir pu choisir et réussir dans un métier m’ont questionné sur mon engagement sociétal, écologique, humain. Comment adapter ce que nous avons appris en termes de construction, d’optimisation de forme, d’aéro et d’hydrodynamique au profit des plus démunis ?

WATEVER-LES SEATIZEN

En 2005 Yves Marre pousse la porte de l’agence envoyé par Eugène Riguidel un ancien coureur au large. Yves me raconte son engagement au Bangladesh il y est arrivé en péniche 1994 ! Il récupère une péniche vouée à la casse et la convoie par la Méditerranée, la mer Rouge, le sud de l’Inde et enfin par le golf du Bengale. Il rencontre Runa qui devient sa femme et ensemble ils fondent l’ONG Friendship. Yves transforme la péniche en hôpital flottant et l’emmène au nord du pays sur le Brahmapoutre dans des zones totalement délaissées du point de vue de la santé mais aussi de l’éducation. Yves a besoin de construire des catamarans ambulances pour rayonner autour de la péniche. C’était la rencontre que j’espérais. Nous avons dessiné l’ambulance et aidé Yves à mettre en place le chantier naval. Le nom du chantier est trouvé ce sera Taratariqui veut dire vite en bengali. Ensemble, nous avons fondé l’association Watever. Il n’y a pas defaute d’orthographe, c’est un mot inventé constitué de Water et Ever. A la suite du cyclone Sidr qui frappa durement en 2009 les plages du sud du pays d’où partent des milliers de petits bateaux pêcher à la journée, nous prenons conscience qu’il est urgent de construire des bateaux plus sûrs et insubmersibles. En effet, comme partout dans le monde, les bateaux de pêche traditionnels sont en bois, mais le bois de bonne qualité adapté à la charpente maritime, est devenu rare et cher. Les bateaux du Bangladesh sont souvent construits avec des bois qui ne conviennent, il faut  souvent les reconstruire au bout de deux ans et chaque tempête tropicalse solde par des centaines de marin disparus en mer. Nous dessinons un petit bateau de pêche très proche des formes traditionnelles dont nous faisons essayer le prototype aux pêcheurs et que nous modifions en fonction de leurs remarques. Des volontaires viennent de France aider à la construction de ces bateaux en composite (tissus de verre/résine polyester) dont nous avons produit environ 80 exemplaires. Afin de tenter de réduire l’impact écologique et de réduire les coûts de matières nous initions une démarche orientée sur les biomatériaux. Le Pays étant le premier producteur de jute au monde et cette industrie étant en perte de vitesse, il semblait intéressant de voir s’il était possible de transformer la fibre de jute en un tissu technique qui pourrait remplacer la fibre de verre. Ce programme a donné lieu à la création d’une autre entité, Gold of Bengal, dirigé par Corentin de Châtelperron. Nous travaillons activement aussi sur l’utilisation du Bambou pour la construction naval. C’est une fibre résistante, qui pousse vite presque partout, nettoie les sols et absorbe beaucoup de CO2.

Bamboo transportation

Il nous a semblé également indispensable de créer un centre de formation afin de transmettre les savoirs faire de ces nouvelles technologies pour la construction naval et cela fait maintenant 3 ans que des groupes de jeunes sans qualification viennent se former.

Face aux catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes qui frappent les cotes du Bangladesh créant de très nombreux naufrages, le Bangladesh a une des plus importantes flotte du monde que ce soit sur les rivières ou sur la mer. En concertation avec les autorités locales nous avons initialisé la création d’une société de sauvetage en mer, la MSRS, Maritime Search and Rescue Society. C’est un projet d’envergure qui demande beaucoup de moyens mais qu’il est impératif de réussir. Le chantier a déjà transformé et produit plusieurs petits bateaux de sauvetage, nous commençons à former des équipages.

Au Bangladesh la montée des eaux est déjà très sensible, des rizières à proximité des rivages deviennent trop salées, inadaptés à la culture elles deviennent des bassins d’élevage de crevettes entrainant des conséquences sociales importantes. Les crevettes sont exportées et donc ne profitent pas au marché local et leur élevage ne procure pas autant de travail que la culture du riz.

Ce pays est un des premiers témoins du changement climatique. Il est urgent d’évoluer, mais comment faire face à l’inertie des gens qui pensent que la technologie va tout résoudre, qui sont

favorables à l’innovation à condition que rien ne change. Comment faire comprendre que précisément ce changement est porteur d’une nouvelle prospérité, d’un nouveau bien être alors que la majorité des gens le vive comme une frustration, une perte de qualité de vie, un surenchérissement du coût de la vie ? Comment combattre les égoïsmes, les lobbies.

Conscient qu’il n’est plus temps pour le doute sur la réalité du réchauffement climatique et le pessimisme sur les solutions je cherchais un moyen de m’engager concrètement.

Field studies

J’aime beaucoup la légende du Colibri raconté par Pierre Rabhi. Un grand feu embrase la jungle et tous les animaux se désolent et se disent que pouvons-nous faire ?  Le colibri sort de son nid va prendre une goutte d’eau dans son bec et la verse sur l’incendie. Les animaux lui disent : ça ne sert à rien tu ne vas pas éteindre le feu avec une goutte d’eau, le colibri répond : je fais ma part.

Maurille Lariviere ex directeur des études de Strate Collège, célèbre école de design qu’il a cofondé vient me voir et me propose de créer  une école d’un genre nouveau dont le développement durable serait l’ADN. Nous murissons le projet avec Patrick Le Quément qui nous rejoint (ex directeur du design de Volkswagen Audi, et de Renault)et tous les trois, conscient que le changement sera porté par les jeunes qui sauront en faire des opportunités, nous créons The Sustainable Design School à Nice en 2013. Nous formons les étudiants aux techniques de design généraliste, aux méthodes d’innovation comme le design thinking, le design des connaissances ou l’innovation frugal, et nous partageons avec eux les valeurs humaines qui sont au centre de la démarche. Notre école développe 8 partenariats par an avec des entreprises qui ont bien compris que confier des projets à ces jeunes gens engagés leur donnait une visibilité sur demain. Nous privilégions une démarche multiculturelle, plusieurs nationalités sont présentes à l’école et nous accueillons des étudiants issus d’études techniques ou des sciences humaines, la richesse de la réflexion et la qualité des projets s’en trouve grandie. C’est un immense bonheur que de voir ces jeunes prendre leur avenir à pleines mains et porter un regard créatif et joyeux sur l’avenir.

TariTari shipyard
Sea Trial and Traditional Boat

La lecture d’un article sur le transport maritime me fait prendre conscience que 90% de ce qui nous entoure de ce que nous portons est arrivé jusqu’à nous par bateaux. Le transport maritime dont le volume devrait encore  doubler d’ici à 2050 représente une part très importante des émissions de gaz à effet de serre mais surtout de dioxyde d’azote et de microparticules. C’est très peu par Kg mais beaucoup compte tenu de la quantité transportée. Le vent, cette énergie gratuite, propre et présente partout à toujours propulsé les bateaux. L’histoire récente, une centaine d’année à vue disparaître la navigation à voile au profit de la machine. Il faut aujourd’hui trouver des façons innovantes d’utiliser le vent sans bien sur revenir au temps des clippers qui nécessitaient des équipages important dédiés au maniement des voiles. Des solutions ont été explorées depuis les années trente.

Le rotor Flettner utilisant l’effet Magnus, la turbo voile, le cerf-volant. VPLP a fait partie du team BMW-ORACLE qui a gagné la 33ème coupe de l’America en 2010. Ce grand trimaran que nous avons conçu était gréé d’une aile épaisse de 68 m d’envergure. Il m’est apparu que le principe, adapté à un usage commercial, pouvait donner naissance à un propulseur éolien performant entièrement automatisé et dont la surface peut être réduite pour stationner dans un port ou en cas de très fort vent. Nous développons actuellement un prototype et avons conçus des projets pour les super yachts et le cabotage. Les petits caboteurs sillonnent la planète comme par exemple dans les iles du Pacifique, en Indonésie ou aux Philippines où ce sont les seules liaisons entres les hommes.

Père de famille, j’ai cinq enfants, né à la fin des années 50, je considère que ma génération qui a profité en toute insouciance d’une société à qui une croissance infinie était promise a aujourd’hui une lourde responsabilité, celle de faire évoluer le monde vers un modèle plus humain, altruiste et empathique. Michel Rocard parlait très bien de ce qui était pour lui le sens de la vie. La prise de conscience de l’unicité de la vie. Nous faisons partie d’un ensemble qu’il faut préserver pour vivre. La planète n’a pas besoin de l’homme, à vrai dire elle se porterait beaucoup mieux sans lui  La technologie sera un outil sur ce chemin mais ce sont les hommes qui portent les valeurs. Comme le Colibri j’essaie de faire ma part.

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