Le Bauhaus : À la croisée des arts et de la politique

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Casie Stone est architecte associée exerçant à Oakland, Californie, originaire de Virginia Beach, Virginie. Elle est titulaire d’un baccalauréat en architecture de Virginia Tech, Collège d’architecture et d’études urbaines, où elle a obtenu son diplôme en 2008. Quand elle ne travaille pas en tant que concepteur, elle lit, écrit, s’intéresse à la culture et la politique, avec l’espoir d’avoir un rôle dans la création d’un monde meilleur.

L’école d’art et d’architecture Bauhaus a ouvert en 1919 à Weimar en Allemagne, peu après la fin de la Première Guerre mondiale. Suite à la défaite des Allemands, le pays dut s’adapter aux changements politiques de l’Europe de l’Ouest tout en devant poser les bases d’une nouvelle république. En parallèle, les forces politiques et culturelles en place se déchiraient quant aux attentes des citoyens la concernant. Au début de l’entre-deux-guerres flottait le sentiment que la fin du conflit avait fait table rase du passé. Dans cette nouvelle ère où la société se cherchait de nouveaux modèles tout en composant avec une pauvreté de masse, le Bauhaus était l’un des lieux où les nouvelles idées culturelles de Weimar pouvaient encore éclore en Allemagne. Au même titre qu’elle était née d’influences politiques, son emplacement et sa vision variaient en fonction des pouvoirs publics en place. Après son ouverture en 1919 à Weimar, l’école y resta 7 ans. Ensuite, elle fut relocalisée à Dessau en 1925. Elle s’établit finalement à Berlin en 1932 avant sa fermeture en 1933.

La défaite de la Première Guerre fut dévastatrice pour l’économie allemande, à l’instar de beaucoup d’autres Europe. Le pays fut condamné à payer de considérables dommages et intérêts à la France et au Royaume-Uni. De vastes grèves générales frappèrent la Belgique, la Suède, la Hollande, la Russie, la France, l’Italie, l’Espagne et l’Irlande entre 1893 et 1919. La révolution allemande avortée de 1918 et qui déchut l’empereur, ne parvint pas à satisfaire les espoirs révolutionnaires des travailleurs,  mais cette révolution vit naître le mouvement des Conseils des travailleurs qui fut d’une grande inspiration pour les artistes allemands. Walter Gropius, fondateur du Bauhaus, devint alors le directeur du Conseil des travailleurs pour l’Art en 1919 - principalement mené par des architectes - et publia un « Appel aux artistes de tous les pays ».

Empreint des idées fluctuantes du début des années 1920 et de leur efflorescence rapide, la Bauhaus se donna pour objectif de réinventer les écoles d’Art. Ainsi que Leah Dickerman l’écrit dans les principes fondamentaux de l’école, « Le Bauhaus a rassemblé des groupes hétéroclites d’artistes internationaux, de designers et d’architectes dans une sorte de think tank culturel qui fera date ». Walter Gropius, aidé des autres membres fondateurs de la Bauhaus, voulait changer la façon dont les artistes et les architectes étaient formés. Ils espéraient qu’ainsi, l’art et l’architecture amélioreraient la société dans son ensemble. Ils concentrèrent leur programme sur les principes imaginés par le Conseil des travailleurs pour l’Art, l’un d’eux étant que l’Art et l’Homme doivent former une harmonie. En considérant que l’art ne devait plus être réservé à une élite, mais, au contraire, s’inscrire dans la vie et le bien-être de tous, le Bauhaus s’affirma en opposition radicale aux académies traditionnelles.

La philosophie d’apprentissage expérimentale de l’école prit le meilleur du modèle traditionnel et y ajouta de nouvelles idées, issues des mouvements d’éducation progressistes du début du XXe siècle (y compris le travail de Friedrich Froebel, qui inventa le principe d’école maternelle – kindergarten). Johannes Itten, le troisième membre fondateur du Bauhaus, développa un programme d’introduction en fusionnant ces deux parcours professionnels : la peinture et l’éducation de la petite enfance. L’école a mis l’accent sur l’importance de l’intuition de ses étudiants, substituant aux critiques individuelles les discussions de groupes. Les étudiants progressent au travers de cycles d’enseignement, d’apprentissage exploratoire individuel et de compétitions collaboratives. Parmi les nombreux autres acteurs du développement de l’école, des peintres expressionnistes renommés apportèrent leurs perceptions subjectives à leur travail, mettant l’accent sur l’émotion au-delà du sens. Le Bauhaus avait pour but de faire évoluer l’éducation de l’art et de chercher de nouveaux moyens pour les artistes et architectes pour contribuer à la société de Weimar. Mais, la réalisation de cette vision fut interrompue par la fermeture de l’école en 1933 au milieu des turbulences politiques d’une Allemagne nazie en devenir, alors que l’école était vue comme un centre de la pensée communiste.

Avec un recul de près de 100 ans, le paysage politique du Bauhaus semble faire écho à certaines questions contemporaines concernant notre propre futur. Nous vivons à présent une nouvelle mutation politique globale avec la monté des partis de gauche populaires comme Syriza en Grèce et Podemos en Espagne, et avec l’émergence de nouvelles puissances économiques comme la Chine et le Brésil qui affirment leurs propres besoins devant l’Organisation Mondiale du Commerce.

L’élection américaine de 2016 a révélé des clivages sans précédent au sein des deux principaux partis politiques, dont la profondeur doit maintenant être mesurée. Dans le même temps, le pays est paralysé par des mouvements grandissants de protestation : lutte pour de meilleures conditions de travail et contre les saisies des maisons ainsi que contre la gentrification des quartiers et enfin, devoir encore et toujours préciser que oui, les vies des noirs américains comptent autant que celles des blancs (le mouvement Black Lives Matter). En France, le mouvement social Nuit Debout tient tête aux réformes proposées par la Loi travail, tout en organisant des assemblées populaires quotidiennes à la tombée de la nuit, afin de trouver des solutions aux problèmes sociétaux modernes.

Nous sommes dans le besoin constant d’espaces publics de création, où les ressources culturelles et le peuple peuvent innover politiquement. Considérant la naissance du Bauhaus au milieu d’un bouleversement politique qui ne put satisfaire la classe ouvrière, et considérant les bouleversements politiques grandissants de notre époque, les travailleurs – et les artistes – doivent s’unir et former leur propre « Bauhaus ».

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